Burkina Faso : le silence comme dernier rempart – chronique d’un pouvoir aux abois
Ouagadougou – Depuis plusieurs mois, un lourd silence s’est abattu sur les lignes éditoriales du Burkina Faso. Pas celui des rédactions désintéressées, ni celui des médias distraits. Mais un silence imposé, verrouillé, surveillé. Le silence du pouvoir face à la vérité. Celui d’un régime qui, dans sa fébrilité grandissante, ne tolère plus ni critique, ni question, ni mémoire. À Koulouba, le haut lieu du pouvoir, le mot “FRONT” est devenu un tabou, presque un blasphème. On ne doit plus le prononcer, encore moins l’expliquer. Car derrière lui, se cache un échec que même la propagande ne parvient plus à couvrir.

Journaliste déporté, non pour avoir menti, mais pour avoir dit ce qui est
Des journalistes déportés, non pour avoir menti, mais pour avoir dit ce qui est
Ils sont journalistes. Leur métier : dire ce qu’ils voient, rendre compte de ce que vivent les Burkinabè, y compris – et surtout – ceux qui sont dans les zones les plus éprouvées par la guerre contre le terrorisme. Pour cela, ils sont devenus indésirables. Parce qu’ils ont osé documenter l’insoutenable, interroger l’impensé, dénoncer le mutisme. Parce qu’ils ont rappelé, en termes sobres mais justes, que la guerre continue, que les populations meurent, que les soldats tombent et que la ligne de front s’effrite.
Ils n’ont pas pris les armes. Ils n’ont pas conspiré. Ils n’ont pas trahi. Ils ont simplement informé. Et c’est cela que le pouvoir ne leur pardonne pas.
En les éloignant, le régime n’essaie même pas de démentir. Il sait ce qu’ils disent. Il sait que c’est vrai. Il ne cherche pas à rétablir la réalité : il veut l’effacer.

Journaliste déporté, non pour avoir menti, mais pour avoir dit ce qui est
Un tyran dans sa bulle, un peuple sous le couvercle
Le président de transition s’est, selon les termes de certains analystes, "construit un Burkina de confort". Un espace hors-sol, refermé sur lui-même, dont l’épicentre serait Koulouba. Dans ce Burkina imaginaire, il n’y a plus de terrorisme, plus de déplacés, plus de pillages, plus d’attaques sur les FDS, plus de deuils silencieux. Il y a seulement des communiqués triomphalistes, des vidéos de propagande, des cérémonies d’allégeance, et un peuple à applaudir.
Mais la vérité, elle, continue d’exister en dehors des murs de Koulouba. À Djibo, à Sebba, à Seytenga, à Madjoari, le front est bien réel. Les coups de feu ne se taisent pas parce qu’on les ignore à la télévision nationale. Les villages ne renaissent pas parce que l’État ferme les yeux. Et les cadavres ne se transforment pas en statistiques glorieuses par la magie de la censure.

Journaliste déporté, non pour avoir menti, mais pour avoir dit ce qui est
Le silence comme stratégie de gouvernement
En l’absence de résultats tangibles, le pouvoir a fait du silence une doctrine. Il ne s’agit plus de combattre le terrorisme, mais de le taire. Ne pas dire que l’ennemi avance. Ne pas dire que les tranchées creusées à la hâte n’arrêtent personne. Ne pas dire que les BIR, brandis comme solution miracle, sont eux aussi à la peine. Ne pas dire que les drones, vantés comme arme de précision, ne suffisent plus à couvrir les kilomètres de territoire perdu.
À défaut de dominer le terrain, on tente de contrôler les mots. On traque les récits. On chasse les regards lucides. Et on impose le silence comme bouclier d’une légitimité usurpée.
Un pouvoir prisonnier de ses promesses
En janvier 2022, le discours était clair : "en trois mois, le terrorisme sera vaincu". Cette promesse, brandie comme étendard du putsch, aura été la première trahison. Trois mois ont passé. Puis six. Puis un an. Puis deux. Et la situation s’est, en réalité, aggravée. Les zones sous blocus se sont multipliées. Les corridors humanitaires se sont réduits. L’armée, malgré son courage, s’est retrouvée en situation d’épuisement opérationnel. Les civils, eux, ont déserté ou survécu dans l’ombre.
Alors le régime a changé de stratégie. Il n’a pas changé d’objectif, mais de narratif. Il n’a pas amélioré le terrain, mais maquillé le tableau. Et à ceux qui refusent de jouer le jeu de cette fiction, il ne reste que deux issues : l’exil ou le silence.
Une démocratie en veilleuse, une presse sous pression
La presse burkinabè, souvent courageuse et résiliente, est aujourd’hui la cible prioritaire. Le régime l’accuse de “déstabilisation”, l’affuble de qualificatifs injurieux, tente de la museler à coups de suspensions, d’interdictions, de réquisitions. Certains médias ont été purement et simplement interdits. D’autres vivent dans la peur constante de la prochaine sanction.
Mais cette hostilité envers les journalistes est révélatrice : un régime qui craint la vérité est un régime en sursis. Un pouvoir qui persécute ceux qui rapportent les faits est un pouvoir qui a peur de l’Histoire. Et l’Histoire, qu’on le veuille ou non, finit toujours par se raconter.

Journaliste déporté, non pour avoir menti, mais pour avoir dit ce qui est
Garder le silence pour survivre : une politique du déni
C’est ainsi que le "nouveau contrat social", ou plutôt le nouveau diktat, s’installe :
- Ne pas parler du front.
- Ne pas évoquer les pertes.
- Ne pas poser de questions sur la stratégie.
- Ne pas se souvenir des promesses.
Les militaires sont là pour mourir, dit-on à demi-mot. C’est leur métier. Qu’on les laisse donc à leur sort. Le peuple, lui, doit se contenter de slogans, de vidéos et de promesses d’armements.
Mais cette logique du silence et du mépris n’est pas tenable. Elle est dangereuse, car elle fracture la société, détruit la confiance et condamne les institutions à une illégitimité profonde.
Une voie d’espoir : la mémoire, la vérité, la justice
Face à cette spirale de déni, il appartient aux consciences éveillées — journalistes, intellectuels, leaders d’opinion, simples citoyens — de maintenir la flamme de la vérité. De refuser l’oubli comme projet politique. De rappeler, inlassablement, que derrière chaque village abandonné, il y a des familles, des écoles fermées, des rêves brisés.
La vérité est parfois douloureuse, mais elle est la condition première de tout redressement. On ne reconstruit pas un pays sur le mensonge. On ne vainc pas le terrorisme avec des illusions. Et on ne gouverne pas longtemps contre la parole libre.
Aujourd’hui, plus que jamais, dire la vérité n’est pas un crime. C’est un acte de salut.
Et ceux qu’on réduit au silence seront demain les voix les plus entendues.
Le Paysan de Zoula
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